Le pays où il neige en été

Ca nous est tombés dessus sans crier gare. On se balade au bord du monde, l’insouciance en bandoulière, une bouteille d’eau pour tout trésor et tout au plus 3 jours de perspective. Et puis d’un coup tout s’arrête.

Pourtant nous étions prévenus, nous savions que ces choses là existaient, que c’était même probable étant donnés le moment et l’endroit, mais on imagine toujours le meilleur. On se disait que ça n’arrive qu’aux autres, qu’on n’est pas pareils, que pour nous c’est pas possible, qu’on parviendrait toujours à l’éviter, que le destin ne ferait pas ça à de pauvres vagabonds aux confins d’un continent.

Des gens nous avaient conseillé de faire autrement, plus tôt, plus vite pour ne pas prendre de risques. Mais avez-vous déjà vu des rebelles écouter des conseils de prudence ?

On a donc foncé. Dans le mur. De gens. On est en Patagonie en pleine saison touristique. Il y a plein de vacanciers partout. Mais pas des chicanos avec des empanadas pleins les poches, hein ; des voyageurs, des touristes, des fainéants en tour du monde, avec des passeports de pays du G20 et des fanions des pays visités cousus sur leurs sacs à dos. Les hostels sont complets des jours à l’avance, il faut anticiper pour les billets de bus, faire la queue pour acheter de la crème solaire, il y a même des embouteillages sur des chemins de randonnée, bref c’est horrible.

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Quand t’as proposé un petit trek en amoureux

Dire que nous étions l’image parfaite des voyageurs, l’équilibre subtil entre rébellion et conformisme, lâcher-prise et plaisir contrôlé, donner envie sans générosité. Et en plus, cerise sur le noyau, chantilly sur la cerise et supplément caramel, ce bon goût ultime dans la différence, cette pochette de smocking délibérément mal ajustée : nous voyagions en demi-saison. C’est-à-dire aucun risque d’avoir des choses inaccessibles, ni une météo compliquée (faut pas exagérer, on ne va pas sacrifier notre confort quand même), mais sans la foule des grands jours. Et Patatra, le peuple de nos semblables nous renvoie à notre médiocrité latente. Anticonformistes n°2459098 et 2459099.

Trêve de divagations. Des esprits mals placés pourraient penser qu’on exagère et qu’on est devenus bien exigeants à force de luxe. Mais pour situer le niveau de remplissage du coin, il faut imaginer qu’à Torres del Paine, LE parc naturel à visiter au Chili, il y avait tellement de monde que pendant 12 km de sentier, on n’a jamais fait plus de 5 secondes sans voir passer quelqu’un dans un sens ou dans l’autre. Tout le monde s’y presse, même des débutants de la randonnée, et c’est surprenant de voir des gens passer en bottines de cuir et tenue chic sur un parcours qui n’a rien d’une balade digestive (24km A/R avec 800m de dénivelé).

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Colonie de petites fourmis randonneuses

Alors autant être là, on va en profiter quand même, parce que fichtre que c’est beau ! Entre l’Islande cet été puis 4 mois de voyage, on a vu un paquet de grands espaces magnifiques. Parfois, on pourrait même en être un peu blasés tant on se nourrit depuis le début de paysages sauvages plus que de monument humains. Mais ce mélange de grands espaces, de lacs, de glaciers et de sommets aux roches multicolores, c’est vraiment sublime.

Le vent et la météo de manière générale sont à la hauteur de la réputation : constamment balayé par des rafales, et très changeant sous l’influence des sommets et des glaciers qui concentrent l’humidité très localement. Un des jours, on a eu en 1h30 soleil / neige / pluie / soleil / pluie / soleil, le tout avec tellement de vent que ça devenait  compliqué de marcher face aux bourrasques sur les sentiers les plus exposés.

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Les sommets sont composés de couches différentes de roches, d’où le nappage chocolat à droite
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Dans les rafales légendaires du coin.

 

 

Le jeu dont vous êtes le héros, surtout si vous êtes pas bien futé.

jeu dont vous êtes le héros

 

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Et le Condor est attribué à …

La rencontre de la semaine : L’inflation

Les longs trajets en voiture ou en bus sont aussi l’occasion de mieux connaître le pays, via les podcasts qu’on peut trouver sur Internet. L’Argentine a subi depuis 20 ans plusieurs crises économiques, dont une gigantesque en 2001, qui avait littéralement mis le pays à terre. Inflation monstre, contrôle stricte des sorties de capitaux vers l’étranger, fond vautours américains, pauvreté soudaine qui génère violence et enlèvements pour des rançons, le pays a souffert très durement à l’époque et a continué à vivre depuis avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête.

Malgré une embellie économique d’une dizaine d’année entre 2003 et 2013, l’absence de fondamentaux solides et la mémoire de la crise de 2001 a entretenu dans tout le pays un marché parallèle en dollars américains, par crainte de fluctuations du Peso Argentin. On achète sa maison en dollars, on change ses économies en dollars qu’on garde chez soi et surtout pas à la banque, ou bien on investit à l’étranger pour sécuriser son pécule. Et la suite va leur donner raison.

En 2015, un nouveau président est élu. Très libéral économiquement, il applique à la lettre les recommandations du FMI (les mêmes qui permettent à la Grèce de s’en sortir à merveille) : privatisation de services publiques et des ressources naturelles du pays, vendues à des entreprises étrangères, dérégulation généralisée et austérité à gogo, entre autres remèdes qui permettent de brader ou détruire en quelques années à la fois l’action sociale d’un Etat et toute possibilité de la financer à l’avenir.

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L’inflation repart à la hausse, et une très violente crise économique secoue à nouveau le pays en particulier en 2018. Pour un dollar, vous aviez 4 peso en 2013, 20 peso début 2018 et 40 peso à la fin de l’année. En résumé, la monnaie a perdu 90% de sa valeur en 5 ans dont la moitié en 1 an, et par voie de conséquence, 50% d’inflation dans le pays rien qu’en 6 mois.

Concrètement, comme évidemment les salaires n’ont pas bougé, ça veut dire qu’une bonne partie de la population ne peut soudainement plus vivre de son travail et passe 50 à 70% de son salaire juste pour le logement. Certains prennent un 2e ou un 3e boulot pour joindre les 2 bouts, les retraités se remettent au travail, le système D est partout. Avec les limitations bancaires, on voit dans toutes les villes et tous les matins à chaque banque des files ininterrompues de gens poireautant parfois 2h sur le trottoir pour passer retirer leur argent.

« Celle en noir, tu penses que je peux l’inviter à danser ce soir à la Milonga ? »

Les locaux en Patagonie nous ont expliqué que dorénavant en hiver, ils passaient 50% de leur salaire juste pour Gaz / Electricité (fait pas chaud dans le coin) et qu’en plus le gouvernement prévoyait de supprimer la subvention chauffage des habitants de la région. Ironie de l’histoire, gaz et pétrole argentins étant extraits … en Patagonie. « Comment faites-vous du coup » demande-t-on ? « Bah on se chauffe moins et on a froid ».

Indépendamment des considérations écologiques et macro-économiques, ce qui nous a surpris le plus, c’est la très faible visibilité au quotidien de cette crise énorme. Dans le contexte français actuel, on imaginerait aisément tout le monde dans les rues et des émeutes tous les samedis (ils savent aussi bien faire que nous). On s’attendait aussi à voir des prix doublés pour les touristes et un impact visuel dans les rues. Au Pérou, en Colombie ou en Bolivie, la pauvreté de certaines zones est très visible : vendeurs de rue pour tout type de produit, saleté des villes, récupération de matériaux pour les logements.

On a traversé des zones touristiques mais aussi des villes et campagnes peu fréquentées par les étrangers, et globalement si on ne discute pas avec les locaux, on croirait que tout est normal. Ils ont tellement pris l’habitude de gérer ces fluctuations de leur monnaie que cette inflation monstre semble un épisode neigeux en plein hiver. Les signes les plus concrets, ce sont les barrières anti-émeutes installées à demeure sur la place centrale de Buenos Aires et autour de la Banque Centrale du pays, et ce sont surtout les agents de change au black, qui proposent un taux Peso / € supérieur au cours officiel du moment, pariant donc sur la chute à venir de leur propre monnaie…

Ça nous fait du coup tout drôle et il n’est pas évident de trouver les mots justes quand ils nous parlent des Gilets Jaunes, dont les images les plus spectaculaires ont fait le tour du monde, et qu’ils nous demandent comment ça va en France.

 

On aime / on aime pas

On aime pas trop avoir des doute sur notre capacité à tenir l’alcool. Pendant quasiment tout le Pérou, on a été d’une sobriété éthylique comme notre foie n’en avait pas connu depuis le début de nos études. Presque 2 mois, avec seulement une bière par-ci par-là.   Mais, par la suite, des réveils un peu difficiles ou des nuits agitées après seulement 2 ou 3 bières, on commencé à me (Brieuc) faire craindre une intolérance ou d’un changement radical de métabolisme, comme un ami devenu intolérant radical au gluten à 27 ans. Heureusement, le traitement radical à base de vin en présence de mes parents, confirmé par les Happy Hour du village d’El Chaltén m’ont permis de me rassurer. C’était juste un incident.

On aime et on admire Hugo et Anaïs, des amis du frère d’Hélène, qui ont (seulement) traversé l’Argentine du Nord au Sud en vélo, en faisant un petit détour par le Chili. Une belle paire de feignasse qu’on a eu plaisir à accueillir à El Chaltén, pour célébrer avec eux la réussite de leur beau projet. https://apleinesdents.travelmap.net/

On aime bien les touristes israéliens. Il est de notoriété que les français en voyage n’ont pas la meilleure image dans le monde : pinailleurs, râleurs et pas très généreux sur les pourboires, nous ne sont pas dans la catégorie des hôtes les plus recherchés. Mais à priori on a trouvé des concurrents en terme de réputation : les jeunes israéliens. Un grand nombre d’entre eux voyage quelques mois après leur service militaire (3 ans pour les hommes, 22 mois pour les femmes, juste après le lycée le plus souvent), avant de rentrer au pays faire leur études. Et le moins qu’on puisse dire, c’est qu’ils ne sont pas très appréciés des propriétaires d’hostels, qui leur reprochent des nuisances sonores et un certain manque de respect pour les règles et les lieux, au point qu’on a vu plusieurs fois certains mentir sur la disponibilité des chambres pour ne pas en accueillir. C’est sympa de leur part de ne pas nous laisser seuls comme mal-aimés du tourisme !

On aime écouter le fracas du glacier Perito Moreno. Sur 5 km de large, la langue du glacier le plus connu d’Argentine se glisse dans un lac dans un son et lumière fascinant. Toutes les minutes, on entend les craquements des blocs qui se fissurent, comme grondement menaçant, et à l’improviste, des blocs plus au moins gros (jusqu’à 40m de haut) se décrochent et tombent dans l’eau dans un vacarme spectaculaire. On admire le show, les oreilles et les yeux grands ouverts pour essayer de ne pas manquer le prochain plongeon fatal de glaçon.

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On goûte avec délectation les longs trajets en bus sans musique ni film avec volume à fond, ce qui nous change beaucoup du Pérou et de la Colombie. Cumulé à des paysages magnifiques par la fenêtre, ça donne un vrai charme à ces pauses itinérantes.

On, en fait pas vraiment, surtout Brieuc aime les chiens. Du genre à ne pas pouvoir s’empêcher de jouer avec les chiens errants (il ne manque pas d’opportunités) ou avec les chiens renifleurs des douanes une fois qu’ils ont fini d’inspecter le bus au passage de frontière. Je (Hélène) n’ai toujours pas compris à chaque fois lequel est le plus content des deux.

On n’aime pas galérer autant pour faire du stop pour partir de Patagonie. Une journée pour finalement revenir au point de départ (pour éviter de dormir au bord de la route dans la pampa désertique). Mais on a déjà vu plus moche comme endroit pour attendre les voitures…

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Le pays est tellement libéral que même le stop est ouvert à la concurrence

En démarrant notre remontée vers le nord du Chili par un vol au coucher du soleil et pleine lune, on aura même le cadeau de revoir une dernière fois par le hublot toute la chaîne de montagne dans la lumière entre chien et loups de l’été septentrional.

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Le sommet de la photo du dessus, vu de 10 000m.

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